Crainte de Dieu
Qui souhaite être chrétien doit au moins connaître son identité (pour le sens, la profondeur et la fécondité de son existence): le nom de chrétien signifie littéralement « oint » (mashiha en syriaque), par l’Esprit divin reposant sur le Messie et communiqué par Lui à son Eglise (Jn 20,22, Ac 2,1s, cf. 11,26).
Les dons de l’Esprit sont une grâce (créée) sanctifiante, à laquelle l’être humain est appelé à coopérer (1Co 3,9): dispositions stables (ou habitus) infuses soutenant les vertus. Ils sont reçus spécialement dans l’oraison.
Hilaire de Poitiers (Sur la Trinité): « Le Père donne, et donne tout. »
Is 11,2: identifie six dons de l’Esprit, mais l’hébreu et le grec nomment le sixième de deux manières différentes aux sens assez proches: yira et eusebeia, alors la tradition en a retenu finalement sept (cf. Pr 9,1: sept colonnes; Za 4,2: 7 lampes; Irénée), en gardant distinctes la crainte de Dieu et la piété. Elle en est donc le couronnement (cf. Si 1,18).
Ce terme de crainte est ambigu car il peut aussi présenter le sens négatif de peur. 1Jn 4,18 « L’Amour parfait bannit la peur. »
Il s’agit donc d’interpréter le sens de cette crainte à chaque fois en fonction du contexte.
Au sens positif, la crainte de la divinité est chez Aristote la juste mesure, (ositês ou eusebeia) entre les deux excès de l’impiété (atheotês) et de la superstition (deisidaimonia: « peur des esprits »). Elle est la réponse humaine fondamentale à la transcendance (loi morale, grandeur, Divin…)
Dans l’Ecriture, on la constate de la part de croyants devant les théophanies: songe de Bethel (Gn 28,17), buisson ardent (Ex 3,6), don de la torah au Sinaï (Ex 20,20), Annonciations (Jg 13,6; Lc 1,13.30), grands miracles (Lc 5,10.26; Mt 14,27), signes cosmiques (1S 12,18; Mt 27,54), Apparitions (Mt 1,20; 17,6; 28,5; Ac 27,24)… Ce qui, depuis l’Ascension, se poursuit dans tout sacrement et toute effusion de l’Esprit (expérience profonde de Dieu par la foi).
Si 1,8 « Il n’y a qu’un être sage, très redoutable quand il siège sur son trône, 9 c’est le Seigneur. »
Thomas d’Aquin distingue trois types de crainte (ST IIa IIae q19 a2): mondaine, servile, et filiale.
Le don de crainte de Dieu est la reconnaissance (acceptation) aimante de la grandeur infinie de la bonté divine, l’attention à Dieu, une révérence de tout l’être ou admiration (awe en anglais) transformante pour son amour révélé dans sa majesté.
Elle est prise de conscience cohérente de l’Absolu divin, humilité et abandon confiant à Dieu, amour plein de respect, rempli du sens de la sainteté de Dieu.
Elle est la confession profonde de la grandeur absolue de Dieu et de notre propre petitesse; la perception profonde d’un immense désir de communion imméritée avec Dieu. D’un côté, elle mesure à quel point nous en sommes indignes; de l’autre, elle nous murmure que si Dieu est là, parmi nous, c’est que cette indignité n’est pas, pour lui, un obstacle à sa venue vers nous.
L’action de Dieu n’est jamais une menace, un fardeau ou une rivalité, mais une plénitude et une promesse.
La crainte de Dieu ne diminue en rien la personne mais la déploie: elle n’est pas une résignation, mais une acceptation active et transformatrice de la réalité.
Elle délivre de l’égocentrisme et des peurs mondaines et spirituelles, elle nous fait entrer dans notre vraie nature, en communion avec la Trinité elle est donc filiale (vs servile), sponsale (vs adultère) et pneumatique (vs démoniaque) !
Rm 8,15 « Car vous n’avez pas reçu un esprit de servitude pour être de nouveau dans la crainte, mais vous avez reçu [l’] Esprit d’adoption, par lequel nous crions: Abba, Père! »
Elle implique une détermination à faire le bien, faire la vérité, faire la volonté de Dieu: un rejet (spontané et souvent courageux) du mal qui nous éloignerait de Lui, et le désir de lui plaire et de le réjouir. Nous n’avons plus peur du Créateur, bien-aimé de nos âmes,
Pr 8,13 « La crainte de YHWH est la haine du mal. Je hais l’orgueil et l’arrogance, la mauvaise conduite et la bouche torse. »
Distinction des trois grandes formes de crainte:
| Crainte naturelle/mondaine | Crainte servile | Crainte filiale | |
| AT et tradition juive hébreu |
pahad |
yirat ha’onesh (punition/châtiment être séparé) |
yirat Adonay |
| NT grec | phobos | ||
| Ressort |
doute |
Foi |
|
| Passion/Vertu | orgueil | vanité | humilité et adoration |
| Désir | dissimulation ou fuite/éloignement | accueil de sa présence | |
| Effet intérieur | émotion (cerveau reptilien) ou sentiment (durable) paralysant | libération/élévation par la grâce | |
| Effet transformateur | destructrice | insuffisante et peu efficace | constructive (oriente vers le bien) |
| Effet extérieur | fermeture | – | charité |
QUATRE CARACTERISTIQUES de la CRAINTE DE DIEU
– Elle est un commandement lié à l’amour pour Dieu:
Dt 10,12 « Et maintenant, Israël, que te demande YHWH ton Dieu, sinon de craindre YHWH ton Dieu, de suivre toutes ses voies, de l’aimer, de servir YHWH ton Dieu de tout ton coeur et de toute ton âme… » (cf. Ps 2,11)
Et à l’adoration: Ps 5,8 « Et moi, par la grandeur de ton amour, j’accède à ta maison; vers ton Temple sacré je me prosterne, pénétré de ta crainte. »
Elle est un profond hommage à sa majesté, un enflammement d’adoration.
Ct 1,3 « L’odeur de tes parfums dépasse tous les aromates. »
Jn 1,16 « De sa plénitude (absolu en Dieu), nous avons tous reçu ».
Mt 13,44 « …ravi de joie, il vend tout ce qu’il possède, et achète ce champ [le Royaume de Dieu] »..
Ainsi plus l’amour est grand, plus la crainte devient simple émerveillement.
François de Sales (non verbatim): « Il faut craindre Dieu par amour, et non pas l’aimer par [peur] ».
La Messe en est le moment par excellence: conscience de notre petitesse devant l’Evangile et l’Eucharistie qui sont feu, attention à la présence personnelle de Dieu (le curé Ars désigne le tabernacle: « Il est là… ! »), chants de gloire, adoration (cf. Gn 28,17 « Que ce lieu-ci est à craindre! »…)
– Elle est liée aux deux dons qui l’entourent (Is 11,2): Sagesse (perception de l’Amour divin) et Connaissance (expérience de cet Amour).
Ps 111,10 « La crainte de YHWH est le commencement (reashit/archê/initium) de la sagesse; tous ceux qui pratiquent [ses préceptes] auront une bonne intelligence. »
Pr 1,7 « La crainte est le commencement de la connaissance ».
Thomas d’Aquin, ST II-II, q.19, a.1: « Le don de crainte est nécessaire à l’homme pour son salut, parce qu’il est au commencement de la sagesse et de la perfection chrétienne. »
– Elle inclut la charité envers le prochain, non seulement en actes mais aussi dans les pensées.
Lv 19 14 « Tu ne maudiras pas le sourd, et tu ne mettras pas d’achoppement devant l’aveugle, mais tu craindras ton Dieu. Moi, je suis YHWH. » (//Lv 25,17.36.43)
Tout autre être humain est Créature de Dieu, et le Fils a versé son sang d’un prix infini pour tous: respect de sa dignité, de sa conscience, de sa liberté: jamais on ne voudrait lui faire de mal. La crainte de Dieu est essentielle dans la vie morale et nos responsabilités (eg affectivité, politique…)
– Elle implique d’accepter la pédagogie divine (paideia: He 12,5-11).
Les « craignants-Dieu » (Ac 10,2s: Corneille; 13,16s: phoboumenoi ton Theon) du judaïsme: la crainte de Dieu sous-tend l’attitude spirituelle juste de l’Alliance et la prépare.
Maïmonide (1135-1204) en parle comme « prédisposition à la foi » (Livre de la connaissance/Sefer hamodia, partie du Mishne torah).
OBSTACLES et CONTREFAÇONS
– l’idolâtrie (Dt 6,13-14; 13,12; 19,20; Jr 2,20 « Je ne servirai pas!!! ») et l’impiété (Lc 18,2: le juge inique)
– l’orgueil et l’égocentrisme (illusion de l’autodivinisation)
Certains voudraient redéfinir ou apprivoiser Dieu pour en faire un inconnu non menaçant, une idole qui nous met à l’aise, un « copain » permissif qui existe simplement pour nous bénir et nous donner ce que nous voudrions.
Ce qui compte, tes pensées (ton opinion), ou les siennes (cf. Is 55,8)?
Thérèse d’Avila (Livre de la Vie 14): « L’honneur de Dieu remplace l’honneur du monde » ie le « point d’honneur » ou parfois negra honra, ie vanité, amour-propre orgueilleux, péché d’attachement au monde, idole.
Après une communion, Jésus lui dit en pensée: « Mon honneur est le tien et ton honneur est le mien » (Mi honra es tuya y la tuya mía) (Relation 25, 18 11 1572).
– la tiédeur (Ap 3,16) ou négligence
– la peur naturelle
– la crainte égocentrique du châtiment, ou d’être séparé de Dieu (Rm 8,38-39)
La peur d’un châtiment n’est pas à mépriser, mais est servile, qu’une étape élémentaire avant la sainte crainte filiale.
FRUITS
– la liberté intérieure, en commençant par la délivrance de toutes les peurs (des autres, des événements, de l’avenir, du châtiment par mauvais sens de culpabilité ie manque de foi en la Miséricorde):
Si 34,16 « Qui craint le Seigneur n’a peur de rien. »
(Inversement, si la crainte de Dieu diminue, toutes les peurs augmentent).
2Tm 1,7 « Dieu ne nous a pas donné un esprit de couardise (deilia), mais de puissance, et d’amour, et de conseil. »
Celui qui craint Dieu n’a en lui rien à perdre ou à défendre; il n’est menacé par personne et n’a pas d’inimitié; il est entré dans le détachement, la pauvreté, la douceur et l’humilité du Christ; il entend toujours cette parole du Père depuis la maison: « Tout ce qui est à moi est à toi” (Lc 15,31). Il « goûte et voit comme est bon le Seigneur » (cf. Ps 34,9).
– elle oriente tout l’être vers les choses du Seigneur
– elle génère une habituelle et comme instinctive réaction de fuite du péché: obéissance en pensée et en actes
Jean de la Croix: la crainte de Dieu est purifiante (jusque dans la nuit obscure).
– elle pousse à la responsabilité et fait grandir (pour l’Eglise: Ac 9,31)
– elle est anticipation du Ciel (ou tout châtiment est aboli) et donc joie
– elle procure ainsi la Paix du cœur
– elle confère la sainteté
Ps 34,7 L’ange de YHWH campe autour de ceux qui le craignent, et les délivre.
8 Goûtez et voyez que YHWH est bon! Bienheureux l’homme qui se confie en lui!
9 Craignez YHWH, vous ses saints; car rien ne manque à ceux qui le craignent.
Ps 112,1 Alleluia! Heureux l’homme qui craint le Seigneur, et trouve son plaisir à ses préceptes! + Ps 128,1
Pr 19,23 La crainte de YHWH [mène] à la vie, et, comblé, on passera des nuits sans la visite du malheur. (cf. Pr 14,27; Si 34,13).
Citations:
Origène: « La crainte de Dieu est amie, sage, bienveillante, mais l’autre (peur) est ennemie. »
Oraison monastique: « Fais que je ne me cache pas, Seigneur, devant ta face… Que la crainte que tu m’inspires ne m’épouvante pas ». (formido tui – non me terreat)
Apophtegme d’abba Cronios: « Comment l’homme parvient-il à l’humilité? ». L’ancien lui répond: « Par la crainte de Dieu ». Le frère lui dit: « Et par quelle action parvient-on à la crainte de Dieu? ». L’ancien lui dit: « À mon avis, tu arrives à cela quand tu quittes tout souci, quand tu t’adonnes au labeur corporel, et quand tu te souviens de la mort et du jugement de Dieu, autant que tu peux ».
PA 53,1 : « Pourquoi l’âme résiste et ne veut pas craindre Dieu? Abba Pambo répondit: « Assurément l’âme veut craindre, mais ce n’est pas encore le moment, car la crainte de Dieu est la perfection. »
P.Cantalamessa: « Les parents ont perdu la crainte de Dieu et les enfants ont perdu la crainte des parents! Le reflet et l’équivalent sur la terre de la crainte de Dieu est la crainte révérencielle des enfants envers leurs parents. La Bible associe continuellement les deux choses. Mais le fait de ne plus craindre et respecter leurs parents, rend-il les enfants et les adolescents d’aujourd’hui plus libres et plus sûrs d’eux-mêmes? Nous savons que c’est tout le contraire. »