Travail au sens chrétien


Le monde travaille pour ses week-ends, le chrétien travaille pour le Royaume.

Dans de nombreuses langues (latin tripalium = instrument de torture; grec neg-otium = non repos; allemand Arbeit = fardeau) comme dans la réalité moderne, le travail parait souvent comme une peine, ou tout du moins il pèche par manque de sens profond.
Jésus lui-mêm à un moment n’avait pas le temps de manger (Mc 6,3). En  Ap 14,13, il est dit pour le Ciel: « Qu’ils se reposent de leurs travaux. »

Dostoievski (+1881, Souvenir de la maison des morts) décrit l’aliénation des travaux insensés du goulag. Il explique que la pire torture que les gardes pouvaient infliger aux prisonniers étaient de leur faire creuser des fosses dans la terre gelée, pour les reboucher après, et recommencer de nouveau. L’absence de finalité de leur travail était une humiliation contraire à leur dignitéChaplin dans les temps modernes (1936) montre la perte de dignité et d’identité dans certains travaux. Nietzsche décrit le travail comme simplement « la meilleure des polices ». Marcuse ou Bourdieu ont proclamé qu’il était un moyen d’exploitation.

La crise du Covid a fait éprouver à beaucoup de personnes la perte de sens du travail pour des multinationales matérialistes, idéologiques et sans racines.
Si on travaille d’abord pour faire du chiffre, viennent le stress, l’agressivité.
– Des gestionnaires déconnectés de la technique, comprennent pas les contraintes réelles.
– L’évaluation individuelle engendre des rivalités entre salariés.
– Des dirigeants sont capables d’abus psychologiques pour obtenir des résultats alors que eux surtout sont financièrement compensés pour cela.

Mais les chrétiens n’entrent pas dans ce pessimisme, alors que le travail est d’abord force de construction personnelle, sociale et spirituelle.

Contre l’impératif de l’épanouissement égocentrique (pas totalement mauvais), on constate aussi une illusion de l’accomplissement dans des œuvres gratifiantes, qui ne sont pas une fin en soi, sinon de l’idolâtrie.

Si la vie intérieure est suffisamment riche, on pourrait effectuer n’importe quel travail, car libre (pour prier Dieu).

Comment ne pas perdre ton temps et tes talents en cette existence, mais vivre tes années de travail pour quelque chose de plus grand, avec liberté intérieure, paix du cœur, vraie joie…?
L’autorité de la Parole divine et la sagesse des Saints donnent les meilleurs tuyaux…

Dans la Genèse, Dieu lui-même travailla six jours et se reposa le septième jour (Gn 2,3),
non qu’il en ait besoin mais afin de nous montrer le chemin à suivre, et afin de ne tomber ni dans l’esclavage ni dans l’idolâtrie du travail.
Dieu a voulu avoir besoin du travail de l’homme (Gn 2,5) comme coopérateur (1Co 3,9).
Il « fit reposer [Adam] dans le jardin d’Eden pour qu’il cultive et garde » (pas que le jardin lui-même, mais la Parole et le culte divin aussi).
La peine dans le travail ne vient qu’en conséquence ultérieure de la chute (Gn 3,18): pas d’autre issue en ce monde que de l’accepter.

Jésus lui même « constructeur » (Mc 6,3) dit : « Mon Père est le vigneron » (Jn 15,1)… Dans ses paraboles sur le Royaume de Dieu, il se réfère constamment au travail manuel ou intellectuel: berger, paysan, médecin, semeur, maître de maisonserviteur, intendant, pêcheur, marchand, ouvrier. Il parle aussi des divers travaux des femmes. Il présente l’apostolat à l’image du travail manuel des moissonneurs ou des pêcheurs… (cf. JP II, laborem exercens 26).

 

1. Qu’est ce que le TRAVAIL au sens CHRETIEN
1.1 Avodah en hébreu est d’abord un culte à Dieu. Comme l’ora et labora des moines, ou l’opus Dei (Jn 6,29) de la spiritualité.

1.2 Commandement. Or le décalogue est d’abord le chemin de la liberté.
Ex 20,9 « Six jours tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage;  10 mais le septième jour est un sabbat pour YHWH ton Dieu. Tu ne feras aucun ouvrage, toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni tes bêtes, ni l’étranger qui est dans tes portes. »
2Th 3,10 « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus. »

1.3 Non une fin (la sainteté) mais un instrument, ayant valeur en soi.
Son profit est dans l’âme elle-même.
Comme « l’homme n’est pas fait pour le shabbat » (Mc 2,27), le travail est toujours « pour l »homme ».

1.4 Acte de co-création avec Dieu
Comme consécration, bénédiction, sanctification de l’univers.
Jn 5,17 « Mon Père travaille toujours et moi aussi je travaille. »

1.5 Elément de notre éducation de de notre achèvement

1.6 Service du prochain:
– bien commun
(vs intérêt général addition matérielle)
– témoignage chrétien quotidien
– justice
– générosité

1.7 Co-rédemption du monde (cf. GS 67)
Intercession (Col 1,24)

1.8. Glorification de Dieu:
intégrité et excellence, responsabilité et efficacité, imitation du Christ, consécration du dimanche.
Contre l’oisiveté (RB, Carmel…) Codratus de Karakallou: « Le moine doit se marier avec le travail, pour ne pas tomber dans le découragement et en tentation. »

 

2 COMMENT vivre le travail en vue du ciel
2.1 Lui donner sa juste place: 1Co 14,33 « Dieu n’est pas un Dieu de désordre, mais de paix. » Dieu au centre.
Col 3,23 « Quel que soit votre travail, faites-le avec âme, comme pour le Seigneur et non pour des hommes,  24 sachant que le Seigneur vous récompensera en vous faisant ses héritiers. C’est le Seigneur Christ que vous servez ».
Mère Geneviève Gallois osb +1962: « L’efficace n’est pas dans l’heureux et défini aboutissement de la tâche, mais dans la tâche elle-même. L’aboutissement du labeur, c’est la satisfaction humaine. La peine du labeur, c’est le baiser de Dieu. »
p.Cantalamessa: « Ce qui importe, c’est comment on le fait. Ceci rétablit la vraie parité, au-delà de toutes les différences (parfois injustes et scandaleuses) de catégorie et de rémunération… Le secret est de mettre le cœur dans ce que l’on fait… Nos œuvres nous accompagneront (cf. Ap 14,13). »
La juste place est le don de soi.
Commun accord entre les époux, accès à un style de vie inspiré par la sobriété, soin des relations personnelles, ouverture envers la communauté ecclésiale et les besoins du prochain.
La différence entre Abel et Caïn est que le premier s’offrait lui-même alors que le second essayait d’acheter Dieu.

2.2 Avec mesure
Evagre OSp 14: Fixe toi une mesure pour tout travail et ne la quitte pas que tu ne l’aies d’abord achevée.
Qo 7,7 hb  L’activisme dilue la raison du sage.
Perf car 13: « obéir à la loi commune du travail et ainsi se pourvoir des moyens nécessaires à leur subsistance tout en éloignant de  leur coeur toute préoccupation exagérée, en s’en remettant à la sollicitude notre père du ciel. »
Le travail peut être paresse s’il est une fuite de la contemplation du Seigneur.
Si travail manuel: tradition Monotonie du travail recherchée car laissait l’esprit libre pour la prière continuelle et la méditation.

2.3 Dans la liberté, qui n’est pas l’indépendance radicale, mais l’adhésion à notre fin (Thomas d’Aquin).

2.4 Avec le repos qui est une condition du travail
Pour se reposer, il faut d’abord se dé-poser, et tout dé-poser: tout remettre à Dieu.
Le repos n’est pas l’oubli de ce qu’on est, défoulement compensatoire (schizophrénie spirituelle).
BXVI Lum mde 102:  « Ne pas tomber dans l’activisme signifie garder la considération, la circonspection, le regard profond, la vision, le temps de l’examen intérieur, de la vue, et savoir se conduire avec les choses, avec Dieu et au sujet de Dieu. » Dans le monde où nous vivons, cela devient presque une nécessité de pouvoir se régénérer dans le corps et dans l’esprit, en particulier pour ceux qui habitent en ville, où les conditions de vie, souvent frénétiques, laissent peu de place au silence, à la réflexion et au contact reposant avec la nature.

2.5 Une prière
St Benoît: RB : Rien ne doit être préféré au service de Dieu.
Charles de Foucauld: Je crois que partout on peut faire la vie de Nazareth, s’enfoncer dans l’oubli, vivre l’obéissance, embrasser la Croix… Nazareth est partout où l’on travaille avec Jésus dans l’humilité, la pauvreté, le silence.
St Josemaría Escrivá: Que ta table soit un autel.
« Ajoutez un motif surnaturel à votre travail ordinaire et vous l’aurez sanctifié. »
« En tant que chrétien, vous devez toujours avoir votre Crucifix avec vous et le placer sur votre table de travail. Et l’embrasser avant de vous reposer et de vous réveiller. »
« Placez une image de la Vierge sur votre table de travail, dans votre chambre, dans votre portefeuille… Elle vous rattrapera – je vous le garantis ! – la force nécessaire pour faire de votre métier un dialogue d’amour avec Dieu. »
« Le travail est très très important, parce qu’il y a des âmes pour qui il est offert. »
Prier pour que l’Esprit travaille en soi
Confier à Dieu les autres.

2.6 L’abandon à Dieu

2.7 En pratiquant la doctrine sociale de l’Eglise:
Protéger l’intérêt du plus grand nombre
* Bien commun
* Destination universelle des biens. Économe des bien reçus.
* Participation: s’engager
* Subsidiarité
* Option préférentielle pour les pauvres; attention à la fragilité.
La situation optimale d’une entreprise n’est pas la situation maximale financièrement. Quand la marge est très faible et la survie de l’entreprise, si. Sinon il est possible d’avoir une entreprise « en visant non pas le plus grand profit à tout prix, mais le juste profit, compatible avec les exigences des travailleurs, des familles, de la société, de la protection de l’environnement, en offrant dans les relations de travail une flexibilité à la mesure de la famille ».
Benoît XVI, juin 2011: « Malheureusement, l’organisation du travail est envisagée en fonction du marché, de la concurrence et du profit, tandis que la fête devient une occasion d’évasion et de consommation au dam de la famille et de la communauté. En les désagrégeant, elle favorise l’individualisme. »
Un patron chrétien doit parfois licencier mais a un devoir de vérité, c’est-à-dire agir loyalement et courageusement.

Ressorts du bonheur du travail: le sentiment d’être utile, la liberté d’initiative, l’intérêt, le plaisir du travail bien fait
Les deux principales sources de satisfaction proviennent de leur reconnaissance par la hiérarchie et de leur autonomie.

Confucius: Choisissez un travail que vous aimez et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie ».

Théodore le Studite +826 /BXVI 27 mai 2009: + +: Une vertu aussi importante que l’obéissance et l’humilité est la philergia, l’amour du travail, qui est un critère pour éprouver la qualité de la dévotion personnelle: celui qui est fervent dans les engagements matériels, qui travaille avec assiduité l’est également dans les engagements spirituels. Il n’admet donc pas que, sous le prétexte de la prière et de la contemplation, le moine se dispense du travail, également du travail manuel, qui est en réalité, selon lui et selon toute la tradition monastique, le moyen pour trouver Dieu. Théodore ne craint pas de parler du travail comme du « sacrifice du moine », de sa « liturgie », et même d’une sorte de Messe à travers laquelle la vie monastique devient angélique. C’est précisément ainsi que le monde du travail doit être humanisé et que l’homme à travers le travail devient davantage lui-même, plus proche de Dieu. Une conséquence de cette vision singulière mérite d’être rappelée: précisément parce qu’étant le fruit d’une forme de « liturgie », les richesses tirées du travail commun ne doivent pas servir au confort des moines, mais être destinées à l’assistance des pauvres. Ici, nous pouvons tous saisir la nécessité que le fruit du travail soit un bien pour tous. Bien évidemment, le travail des « studites » n’était pas seulement manuel: ils eurent une grande importance dans le développement religieux culturel de la civilisation byzantine comme calligraphes, peintres, poètes, éducateurs des jeunes, maîtres d’école, bibliothécaires.