Mater populi fidelis
Cette Note a été rédigée et approuvée au sein du Dicastère pour la Doctrine de la Foi le 26 mars 2025, avant le rappel à Dieu du pape François, et n’a été aucunement modifiée depuis. Léon XIV n’a fait qu’approuver sa publication. Le processus de rédaction de Mater populi fidelis ressemble à celui de Fiducia Supplicans : évoqué de façon très générale devant les membres du DDF, sans concertation lors des réunions de la feria quarta du dicastère, au grand dam de certains de ses membres qui se sont confiés à la presse. Le préfet a déploré une fuite médiatique du texte, 14 heures avant sa présentation officielle : possiblement une façon pour certains à la Curie, de manifester leur mécontentement devant des méthodes qui rappellent celles de l’ancien pontificat.
Cette Note dite « doctrinale » mélange des vérités avec des erreurs, manifestant encore une fois que nous vivons actuellement dans l’Eglise une période de grande médiocrité doctrinale, voire d’une confusion ou crise magistérielle. Exemples:
* Le document pose de graves questions méthodologiques : on met sur un même plan le contenu d’un document conciliaire, d’une encyclique, d’un livre d’entretiens d’un cardinal, ou un bout d’homélie coupé de son contexte prédicatoire… un étudiant que fait cela dans un devoir écrit, on le corrige…
* Comme le latin n’est en pratique plus la langue officielle de l’Eglise, des versions sont publiées en différentes langues avec de grosses différences de traduction, sans que les fidèles puissent savoir laquelle est sensée faire autorité: laquelle est donc la référence? Par exemple (22): « il est toujours inapproprié d’utiliser le titre de Corédemptrice »; mais l’anglais se limite à « il ne serait pas approprié »,
* Un faux œcuménisme (ou minimalisme: plus petit dénominateur théologique commun) peut nuire à la doctrine catholique, qui doit être professée dans toute sa richesse. Si l’Église devait supprimer toutes les expressions qui déplaisent aux protestants, elle devrait également supprimer le titre de Mère de Dieu (Theotokos). Comme mentionné dans la Note (§ 9, 11, 15), ce titre pourrait prêter à confusion, notamment chez les personnes peu catéchisées.
Si nous, catholiques, devons certainement être sincèrement soucieux de l’unité des chrétiens, il est également important, comme l’enseigne saint Jean-Paul II dans Ut Unum Sint , son document sur l’œcuménisme, que l’unité des chrétiens ne doit jamais être recherchée au détriment de la pleine vérité doctrinale de l’Église.
* Nous ne pouvons pas affirmer que les sept utilisations de ce titre par le pape saint Jean-Paul II, par exemple, étaient inappropriées, sans parler des utilisations par saint Pio de Pietrelcina, sainte Thérèse de Calcutta, saint John Henry Newman (Lettre à Pusey), sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix, sainte Gemma Galgani, saint Maximilien Kolbe, sœur Lucie de Fatima, et tant d’autres saints et mystiques contemporains. Récupération indue de textes de Benoît XVI.[1]
Malheureusement, le document ne fait aucune référence explicite aux quatre siècles d’enseignement papal sur la doctrine et le rôle de la Vierge Marie comme Médiatrice de toutes les grâces.
Absence ou quasi-absence des grands noms des théologiens mariaux : saint Louis-Marie Grignon de Montfort et saint Alphonse de Liguori ne sont mêmes pas nommés ; à peine est-il fait mention de saint Bernard.
* Le document omet la notion fondamentale de participation (communion participative; Matthias Joseph Scheeben +1888: Participation non seulement subjective (minimaliste, distributive), mais objective – coopération active au sacrifice de la croix–, par union de coeur avec son Fils)[2].
Le Christ a mérité la Rédemption en toute justice (de condigno), ce que Marie ne pouvait pas faire car elle n’est pas Dieu, mais unie au Christ (Lc 2,35; Mt 19,6), elle l’a méritée de manière proportionnée (de congruo).
* Le fait qu’un titre nécessite une explication ne signifie pas qu’il faille le rejeter, surtout lorsqu’il a été utilisé par divers papes, saints et docteurs de l’Église, et lorsqu’un sensus fidelium a déjà été exprimé dans de nombreuses pétitions adressées au Saint-Siège.
De nombreux autres titres requièrent également des explications répétées, tels que la Mère de Dieu, l’Immaculée Conception, la Transsubstantiation ou l’Infaillibilité papale, et pourtant, ces titres restent légitimement en usage.
Peur des devoirs de la catéchèse pour annoncer la Vérité? Alors que Jn 6,60s « Plusieurs dirent: « Cette parole est dure; qui peut l’entendre…? »… mes paroles sont esprit et sont vie;… certains ne croient pas… »
* La dévotion, la tradition et le magistère ont toujours reconnu à Marie, et seulement à elle, un culte d’hyperdulie: elle est plus qu’un simple disciple ou que les autres saints.
* Dire que Marie est plus disciple que Mère (181) est une stupidité puisque toute son identité de disciple (indissociable de sa relation filiale à Dieu) est totalement ordonnée au dessein de Dieu sur elle, et donc à sa maternité sur le Christ total. Cela rejette de plus Vatican II (LG 53s; Marie n’a pas été « simplement utilisée passivement par Dieu », mais « a coopéré dans la foi libre et l’obéissance pour le salut de l’humanité« ).[3]
* Maladresses et excès des §50 et suivants, laissant penser que les croyants ne peuvent pas vivre une relation immédiate avec Marie; or Marie est glorifiée dans toute sa personne, ce qui lui vaut à notre égard une connaturalité physique et une capacité affective dont les autres saints sont privés…
* La note relève une opposition complètement idéaliste et forcée entre nature et grâce, revenant finalement à minimiser la souveraine puissance de Dieu, en amputant son oeuvre: du protestantisme strict (ou du jansénisme scrupuleux ayant peur de diminuer la Souveraineté divine pourtant infinie) introduit dans la place… La note met le Rédempteur et sa Mère en concurrence (inventant qu’une corédemption obscurcirait, ou prétendrait ajouter quelque-chose à une Rédemption insuffisante), alors que par volonté divine ils travaillent ensemble en toutes choses, et non séparément. Marie n’est pas un obstacle à l’union avec Notre Seigneur. Elle est au contraire par choix divin le moyen le plus parfait pour nous unir à Notre Seigneur. Si Dieu veut faire passer tout chose par le « cou » qu’est Marie, qui l’en empêcherait? Minimiser (voire nier) le rôle de Marie minimise la souveraine liberté divine et l’accueil du salut.
La note opère elle-même la séparation néoplatonicienne absurde qu’elle reproche (55) à ceux qui affirment la participation de Marie à la dispensation de la grâce.
* Le titre promu de ‘Mère du Peuple fidèle’, hérité de saint Augustin, ne fait l’objet d’aucune critique, or, aussi légitime qu’il soit ce titre a lui aussi ses limites, puisque Marie est mère de tous les hommes pour lesquels le Christ est mort, et donc pas seulement du Peuple fidèle… mais bien plus que cela…
Et Marie « pleine de grâce« , a reçu de Dieu encore bien plus qu’un seul rôle d’intercession maternelle.
* Erreur de date: la supplique du cardinal Mercier ne date pas de 1921, mais de 1915. C’est un détail, mais un signe supplémentaire d’une certaine « médiocrité ».
* Irresponsabilité pastorale de scandaliser les petits et saper l’autorité du magistère: faux prophète?
De plus, beaucoup de laïcs et pasteurs ne lisent que les médias généralistes, en évaluant de plus ce qu’ils entendent en fonction de la date de publication comme de simples informations du monde, et non de l’analogie de la foi et du degré canonique d’autorité des différents documents.
* Incohérence de s’inquiéter de la mauvaise compréhension d’un titre marial, sans se préoccuper du chaos provoqué par Fiducia Supplicans, Dignitas infinita, parties de Amoris Laetitia, textes sur l’écologisme.
* Ce document sème potentiellement la division dans l’opinion et même dans toute l’Eglise. Mais les questions renouvelées qui animent à présent les réseaux et les théologiens spécialistes du sujet constituent en elles-mêmes une nouvelle et vivante impulsion pour une définition définitive et solennelle de la fonction de Marie comme Mère spirituelle du monde. Les prières et les supplications au Saint-Père continueront de le supplier humblement de faire une déclaration dogmatique définitive sur ce que Marie est et n’est pas, selon les sources de la Révélation divine. Il est clair qu’elle n’est pas divine, ni une déesse: elle est une Mère spirituelle qui souffre, nourrit et intercède pour la famille humaine à un moment où l’humanité a véritablement besoin de la pleine manifestation de sa puissance maternelle d’intercession et de grâce en notre faveur. Ce serait là, je crois, le fruit historique d’un cinquième dogme marial, et environ 8 millions de fidèles de 150 pays, ainsi que 700 évêques et cardinaux, sont d’accord et ont adressé leurs pétitions au Saint-Siège au cours des 30 dernières années en faveur de cette proclamation solennelle.
Il s’est passé la même chose pour le titre de « mère de Dieu » et le titre de « Immaculée conception ».
Le cardinal saint John Henry Newman, récemment proclamé Docteur de l’Église, enseignait que l’autorité ecclésiastique devait consulter les laïcs pour discerner les questions d’évolution doctrinale, notamment celles concernant Marie. Je prie pour que le Saint-Siège mette véritablement en œuvre une synodalité authentique et dynamique, en écoutant et en dialoguant avec les fidèles dans la détermination finale d’un éventuel cinquième dogme marial.
St Louis-Marie Grignion de Montfort, VD 94: « …jamais on n’honore plus Jésus-Christ que lorsqu’on honore plus la très sainte Vierge, puisqu’on ne l’honore qu’afin d’honorer plus parfaitement Jésus-Christ, puisqu’on ne va à elle que comme à la voie pour trouver le terme où on va, qui est Jésus. »
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[1] Les remarques critiques sur le terme « Médiatrice de toutes grâces » avec la mention du cardinal Ratzinger sont également étonnantes, car Benoît XVI a utilisé ce terme explicitement dans sa lettre du 10 janvier 2013 à l’archevêque Sigismond Zimowski et en a clairement décrit le contenu dans son homélie pour la canonisation du franciscain Fra Galvão (11 mai 2007). Le 12 mai 2010 à Fátima, à l’occasion de l’Année sacerdotale, il a invoqué Marie comme la « Médiatrice de la grâce » qui est « complètement immergée dans l’unique médiation universelle du Christ ». Le pape François lui-même a rendu hommage à l’« ancienne » invocation de Marie comme « médiatrice de toutes les grâces » dans son message à l’archevêque de Sassari en Sardaigne le 13 mai 2023, et ce n’est pas signalé dans la note.
[2] La médiation « unique » ou « une » (1 Tm 2, 5) a été interprétée de manière parfois trop littérale et réductrice, alors que, souverainement, Dieu suscite une coopération variée chez ses créatures : il passe par de nombreuses médiations secondes participant à cette médiation ontologique du Christ, selon ce qui convient au besoin de l’être humain d’être sauvé. Aucun verset de la Bible ne se lit tout seul (2 P 1, 20) ou extrait (« hérésie » en grec) du reste de toute la Bible et de manière littéraliste. Il n’y a pas la moindre once de jalousie au Ciel. Dieu ne garde pas ses qualités pour lui seul, mais donne tout et se donne lui-même. En Dieu qui est « Don », une qualité n’est pas un privilège exclusif, mais se partage, par participation : (1 Co 3, 9) « Nous sommes les co-opérateurs de Dieu ». Tout baptisé fidèle participe ainsi à l’unique médiation du Christ pour le salut des autres. De la même manière :
– Ap 15, 4 : « Dieu seul est saint », mais il donne les choses saintes (Ac 13, 34) pour les saints (Ps 30, 4) ;
– Jn 8, 12 : le Christ est « la Lumière du monde », mais il partage cette identité et cette mission avec ses disciples (Mt 5, 14) ;
– He 10, 12 : l’unique offrande du Christ prêtre (récapitulant toute chose, Ep 1, 10) est participée sous des formes variées (les ministres ordonnés et les laïcs ; cf. 1 P 2, 5) ;
– Mc 10, 18 : l’unique bonté de Dieu se répand sous des formes diverses dans les créatures (cf. 1 P 2, 18) ;
– Rm 16, 27 : Dieu est l’unique sage, mais il dit aussi : « Soyez sages » (Rm 16, 19) ;
– Ep 3, 15 : « Toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom du Père » ; mais d’autres y participent (cf. Ga 4, 19 ; 1 Jn 2, 1) ;
– Jn 10, 16 (citant Ez 37, 24) : « Il y aura un seul troupeau, un seul pasteur » ; 1 P 5, 4 : « Il est le Chef des pasteurs » ;
– Mt 23, 8 : « Vous n’avez qu’un Maître », mais en Ep 4, 11, Dieu a donné à d’autres d’être maîtres.
De même, Dieu dispose souverainement et fréquemment des anges (= « messagers » ; le terme se trouve 512 fois dans la Bible) ; ceux qui sont restés fidèles n’étant pas des obstacles entre lui et les hommes, et dans l’Évangile, Jésus passe très souvent par des tiers avant d’opérer ses miracles.
[3] Rahner sj lui-même, pendant le Concile, par exemple, lors d’une réunion de la sous-commission le 3 juin 1964, a souligné à propos de l’utilisation du titre « Médiatrice » : Marie est « médiatrice » et par conséquent aussi « corédemptrice » (plutôt opposé là à Congar qui priorisait « l’œcuménisme »). La veille, il avait également noté lors de l’Assemblée plénière de la Commission conciliaire de Foi et de Morale que « Lumen gentium » (aujourd’hui § 55-59) représente la doctrine de la co-rédemption (L. Olsen, Maria et l’Église à Vatican II. The Untold Story of Lumen Gentium VIII, Steubenville, Ohio 2024, 112 & notes 627, 118, 200.